Désintérêt et bonheur humain sont-ils conciliables ?

Pour le deuxième rendez-vous diocésain de Carême, Denis Moreau, professeur de philosophie à l’université de Nantes et auteur de nombreux ouvrages nous a interpellés avec une question déconcertante : l’amour est-il intéressé ? Poursuivant le cycle de cinq soirées nous invitant à approfondir le défi de l’amour, il nous a ainsi emmené sur les chemins de la philosophie.
Pour commencer, notre conférencier a souhaité distinguer l’amour de Dieu et l’amour entre les êtres humains. S’appuyant dans un premier temps sur Fénelon, théologien du XVIIème siècle, qui décrit les cinq degrés d’amour, il a développé la progression allant de l’amour égoïste à l’amour pur sans intérêt. Le premier est un amour totalement intéressé : on aime Dieu uniquement pour les bénéfices qu’on espère recevoir de lui. Peu à peu, l’intérêt personnel diminue et l’amour pour Dieu lui-même augmente. Le cinquième degré correspond à l’amour pur, dans lequel on aime Dieu sans rechercher aucune récompense, même pas le salut éternel. Ceci serait l’idéal spirituel : aimer Dieu sans rechercher de récompense. Mais le philosophe nous met en garde : l’Église a critiqué cette idée extrême qui oublierait complètement le bonheur humain et même le salut de son âme.
En spécialiste du XVIIème siècle, Denis Moreau a donc poursuivi la réflexion en citant le célèbre pari de Pascal : « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. ». Ainsi il affirme au contraire que croire en Dieu peut être intéressé. Par la raison, l’homme peut parvenir à cette conclusion : si Dieu existe, l’homme gagne le bonheur éternel, s’il n’existe pas, il ne perd presque rien. En effet, l’être humain cherche naturellement le bonheur et tente d’éviter la souffrance.
En illustrant avec des exemples de sa vie personnelle, le professeur pointe avec réalisme : dans les relations humaines, un amour purement égoïste ou totalement sacrificiel est problématique et déséquilibré. Dernier éclairage avec le philosophe René Descartes : « On distingue communément deux sortes d’amour, l’une desquelles est nommée amour de bienveillance, c’est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime ; l’autre est nommée amour de concupiscence, c’est-à-dire qui fait désirer la chose qu’on aime ». Encore une fois, faisons preuve de réalisme, les relations humaines sont généralement un mélange des deux. Cette idée rejoint la pensée d’Aristote, reprise par saint Thomas d’Aquin, selon laquelle la vertu se trouve dans un juste milieu entre deux excès. L’amour humain équilibré doit donc concilier l’attention à l’autre et la légitime recherche de son propre bonheur.
Et en conclusion, nous repartons avec la conviction que le signe d’un amour juste est la joie partagée, idée développée par le Pape François avec le choix du titre de l’exhortation de 2015 ‘La joie de l’amour’.
Catherine Morio,
responsable diocésaine de la Pastorale des familles.
- Prochaine conférence ce vendredi 13 mars « Donner ses chances à la vie » par Mme Sylvie Barth, théologienne, elle est engagée dans la réflexion sur la spiritualité du couple contemporain et sur l’éthique des relations affectives, notamment face aux enjeux écologiques. Détails et lien.


