Que la grâce et la paix vous soient données

Depuis dimanche, avec la belle et poignante liturgie des Rameaux, nous avons mis nos pas dans ceux du Christ s’engageant sur le chemin de sa Passion, et nous l’accompagnerons jusqu’au matin de sa Résurrection. Sur ce chemin, nous accompagnons aussi les nombreux catéchumènes jeunes et adultes jusqu’aux sacrements de l’initiation chrétienne dans la nuit de Pâques. Comment, ce soir, ne pas faire monter vers le Seigneur notre action de grâce pour ces nombreux catéchumènes, qui découvrent le Christ et qui, guidés par l’Esprit, frappent à la porte de l’Église pour être plongés dans la fontaine baptismale et devenir ainsi, avec nous, disciples du Ressuscité et missionnaire de sa Bonne Nouvelle ? Et parce que je sais que certains d’entre eux sont parmi nous ce soir, je voudrais leur dire que l’Esprit-Saint qui a touché leur cœur, nous les confie pour qu’en Église, nous les aidions à grandir dans la foi. Frères et sœurs catéchumènes, votre accueil exige alors de nous une conversion car, à travers vous, le Christ vient nous bousculer, nous dynamiser et nous renouveler dans la foi.
Et c’est bien à cette même conversion radicale que furent appelés les juifs réunis à la synagogue de Nazareth, ce fameux jour où Jésus s’empara du Livre de la Parole pour annoncer qu’était venu le moment où les promesses du Royaume s’accomplissaient : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ». Les juifs rassemblés dans la Synagogue avaient maintes fois entendus ces mots du prophète Isaïe, jusqu’à peut-être ne plus faire trop attention… Mais surprise ! Jésus révèle alors qu’en lui, « aujourd’hui », s’accomplit ce passage de l’Écriture. En lui le Salut vient jusqu’à eux, mais aussi jusqu’à nous aussi, dans notre « aujourd’hui », et ce salut est promesse d’un temps de grâces pour tous, spécialement pour les pauvres et les petits.
Alors, comment ne pas évoquer, en cette messe chrismale, cet « aujourd’hui » dans lequel nous devons essayer, nous aussi, à la manière des juifs de la synagogue de Nazareth, d’accueillir la nouveauté du Salut ? C’est un « aujourd’hui » qui est lourd d’une situation internationale plus que préoccupante. Et je voudrais faire résonner la salutation qui ouvrait notre deuxième lecture, extraite du 1er chapitre du Livre de l’Apocalypse : « Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre ». Oui, que la grâce et la paix vous soient données à vous, les peuples du Proche et du Moyen-Orient actuellement sous les bombes, les missiles et les drones meurtriers. Peuple iranien victime, tout à la fois, d’un gouvernement qui t’opprime avec cruauté et d’armées étrangères dont on n’a bien du mal à distinguer quels sont leurs objectifs. Peuple palestinien de Gaza et de Cisjordanie, tragiquement abandonné, emporté dans une tourmente meurtrière qui n’en finit pas, soumis aux exactions de ceux qui veulent récupérer ta terre. Peuple israélien blessé au cœur par les massacres effroyables du 7 octobre 2023, toi aussi sous les roquettes et les missiles, et qui te demande s’il te sera un jour possible de vivre en paix avec tes voisins, dans l’espérance que se taisent pour toujours ceux qui prétendent te faire disparaitre. Peuple libanais désarmé, soumis au jeu des grandes puissances qui t’entourent et qui voit ta terre, tes traditions, tes valeurs de fraternité et de dialogue une nouvelle fois piétinées. Et nous n’oublions pas le courageux peuple ukrainien, dont on parle si peu depuis un mois, qui peine à tout juste survivre, alors que l’envahisseur, méthodiquement, détruit le peu qui lui reste, espérant son épuisement et sa capitulation. Oui, en vérité, à vous tous et à tous ces autres peuples en souffrance dans notre monde, nous qui sommes vos frères et vos sœurs dans une même humanité, vous disons ce soir : « Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre ».
Et cet « aujourd’hui » est aussi « l’aujourd’hui » de notre pays. Comment pouvons-nous nous satisfaire de la violence si présente dans notre société, des discours extrémistes qui stigmatisent l’adversaire et pointe du doigt comme source de tous nos maux celui qui vient d’ailleurs ? Comment nous satisfaire des chemins qui nous sont proposés soit disant pour notre bien ? Le chemin de la toute-puissance et du repli identitaire, le chemin de la satisfaction des désirs individuels jusqu’à pouvoir disposer de la vie, le chemin de l’effacement de la foi du champ social ou, au contraire, celui de sa récupération à des fins politiques… et tout cela au détriment du Bien Commun et du respect de la dignité de la personne humaine. A ce propos, le cardinal Aveline s’exprimait ainsi : « il faut bien reconnaître que le rouleau compresseur de l’idéologie totalitaire qui domine actuellement l’Occident est puissant et redoutable. Sa force, c’est de réussir à endormir les consciences. Notre force, c’est de ne jamais renoncer à les réveiller, à cause de l’Évangile et dans le respect de la complexité de chaque situation (…) Avec le Christ, apprenons, nous aussi, à croire et à résister. »
Frères et sœurs, deux signes nous sont donnés pour nous aider à croire et à espérer, pour nous aider à faire advenir le Salut dans cet « aujourd’hui » que nous venons de décrire si inquiétant. Le premier signe, c’est la bénédiction des huiles des malades et des catéchumènes, puis la consécration du saint chrême en vue des baptêmes, des confirmations et des ordinations. À travers elles, c’est toute la vie du peuple de Dieu en Loire-Atlantique qui est présentée et confiée au Seigneur, avec sa part d’épreuves, ses hésitations et ses balbutiements, mais aussi avec tous son dynamisme, ses engagements pour l’Évangile et toutes ses espérances. Ces huiles saintes nous sont données pour fortifier notre Église à travers celles et ceux qui en seront marqués, afin qu’elle s’engage résolument à la suite du Christ et communique à tous cette Vie Nouvelle qui jaillira du tombeau au matin de Pâques. L’autre signe est le renouvellement devant vous tous, par les prêtres, des promesses de leur ordination.
Les ministres ordonnés, prêtres, diacres et évêques, sont un don que Dieu fait à son peuple, pour lui manifester sa présence, sa proximité, sa compassion et sa tendresse, afin que soit reconnu et aimé celui qui est « l’Alpha et l’Oméga, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers ».
Chers frères prêtres, vous agissez au nom et en la personne du Christ Tête et Pasteur de son Église. A sa suite et animé de son Esprit, il vous revient de travailler à la communion du peuple de Dieu qui vous est confié et de faire en sorte qu’il rayonne de cette paix véritable qu’il nous apporte en sa mort et sa résurrection, en un temps, nous l’avons dit, marqué par tant de violences et traversé par des doctrines qui font tant de mal au projet de Dieu, celui d’une humanité réconciliée en son Fils. Alors, vous marquerez de ces huiles que nous allons bénir et consacrer, nos frères et sœurs malades, âgés, catéchumènes. Vous répandrez, avec vos frères diacres, le Saint Chrême sur le front des nouveaux baptisés. Ainsi, par vos mains, Dieu communique sa paix et son espérance afin que toute l’Église soit une mère qui console et encourage sur le périlleux chemin de nos existences ! Frères prêtres, puisez sans cesse à la source de la paix et de l’espérance qu’est le Christ ! Et vous, frères et sœurs qui les entourez ce soir, veillez sur eux : ils vivent au milieu de vous, partageant votre quotidien pour annoncer, avec vous, que le Royaume de Dieu déjà lève et grandit.
Église de Nantes, accueille le programme que Jésus te donne aujourd’hui : « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, travailler à la libération de tous ceux que la peur, la maladie, le péché, l’angoisse du lendemain, l’incertitude de l’avenir, retiennent captifs ou rendent malheureux. N’aie pas peur ! contemple avec confiance l’horizon que le Seigneur t’ouvre. Car la joie d’être avec lui, la joie d’être libérée par sa vérité, la joie d’être imprégné de l’huile parfumée de sa miséricorde, cette joie-là, personne ne pourra te la ravir. Alors, quoi qu’il arrive, garde confiance en la promesse du Père, comme le Fils l’a fait sur la croix jusqu’au bout, pour nous montrer, nous ouvrir et nous offrir le chemin du salut. »
Mgr Laurent Percerou,
Homélie – Messe chrismale à la cathédrale de Nantes – 31 mars 2026.


